Entre identité et flexibilité

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Tend SA
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Detlef Podehl

Le projet situé à la Theaterstrasse de Zurich, l'une des adresses les plus prisées de la ville, réussit la prouesse d'allier des surfaces à louer de manière flexible à une architecture éloquente.

Les travaux de construction battent leur plein au numéro 12 de la Theaterstrasse à Zurich. Situé entre la station Bellevue et l’opéra, l’immeuble commercial est cerné d’échafaudages et enveloppé d’une bâche vert pétrole. La transformation en cours modifiera totalement son aspect. Les références au bâtiment d’origine construit par Werner Gantenbein en 1973 risquent de s’estomper: au-dessus du rez-de-chaussée vitré et de son avant-toit imposant, l’immeuble présentait une façade plane composée d’éléments en béton lavé rouge qui habillaient tout le pourtour du 1er étage. Insérées dans une structure verticale audessus de cette ceinture, les rangées de fenêtres attiraient l’attention par leurs angles arrondis. Les grands magasins qui y étaient installés étaient plus connus que l’architecture elle-même: d’abord l’ABM et plus tard sa maison-mère Globus, le tout complété par des espaces de bureaux aux niveaux supérieurs.

Bien que la façade de l’immeuble commercial au numéro 12 de la Theaterstrasse repose sur la structure existante, elle sera quasiment méconnaissable après la transformation.
Situation: implanté sur la place du Sechseläuten, le bâtiment dispose de nombreux espaces extérieurs privés.
Le bâtiment commercial de 1973 vit une véritable mue. Deux cours accessibles sont découpées dans l’avant-corps à l’arrière, et le toit accueille des espaces extérieurs végétalisés.

L’adieu à la transparence

Au bout de près de cinquante ans, une rénovation complète s’imposait et le propriétaire PSP Swiss Property a lancé des mandats d’étude parallèles pour la rénovation et la transformation de l’immeuble. Six bureaux d’architecture ont été invités à participer, et c’est finalement le bureau bâlois Jessenvollenweider Architektur qui a été retenu pour définir l’aspect du futur grand magasin: le jury salue dans son rapport les interventions judicieuses à plusieurs niveaux et le refus de mettre en scène la façade très en vue côté place, qui ne rendrait pas justice à l’importance du bâtiment. Il souligne par ces mots l’un des défis majeurs de la transformation, définir correctement le rôle de cet immeuble commercial contemporain et lui donner une expression appropriée qui convienne à la fois à son affectation et à son emplacement privilégié sur la place du Sechseläuten.

«Nous entendons donner un caractère spécifique au bâtiment tout en le rendant aussi modulable que possible», explique Ingemar Vollenweider. Il est vite apparu que ce serait un exercice d’équilibriste. Avec son projet «Der grüne Heinrich» (Henri le vert), le bureau d’architecture avait initialement proposé de supprimer la séparation marquée des niveaux au sein du bâtiment. Une ouverture en forme de trèfle à quatre feuilles devait relier les trois étages ouverts au public et guider les visiteurs vers le 1er sous-sol ou le 1er étage en empruntant l’escalier en colimaçon ou l’ascenseur en verre. Aux niveaux supérieurs, l’ouverture prenait la forme d’un cercle réduit et atteignait le toit couronnant le 5e étage. Même si la séparation des étages de bureaux était assurée, la transparence dans l’axe vertical s’est avérée être un pari risqué. Alors que les architectes entendaient encourager ainsi de nouvelles solutions de vente et de bureaux, le concept de PSP Swiss Property n’offrait pas assez de flexibilité pour la location. «Les enjeux actuels dans le secteur de la vente de détail se traduisent par une pression sur les atriums à l’intérieur des grands magasins, tandis que tous les locataires souhaitent avoir un lien avec la façade», explique Ingemar Vollenweider en détaillant les conséquences pour l’architecture.

Nous sommes aux antipodes de l’époque de construction de l’immeuble, quand le 1er étage ne présentait aucune fenêtre côté place, la lumière naturelle étant alors considérée comme un inconvénient pour un grand magasin.

Elévation sud-ouest: avec un axe de fenêtre sur deux mis en évidence, le bâtiment cherche des affinités avec ses voisins dans le remarquable front de façades. Le 1er étage accueille une terrasse, l’angle ouest du bâtiment est en biseau.

L’immeuble commercial contemporain se veut extroverti

Même si l’agencement intérieur a été fortement remanié après la fin des mandats d’étude et que pour finir, seuls les deux niveaux inférieurs seront reliés par une ouverture verticale, le bâtiment n’a guère changé d’expression au cours de la planification. Au lieu de créer plus de transparence à l’intérieur, il s’ouvre sur l’extérieur. Non seulement la proportion de fenêtres augmente significativement, mais les modifications de la volumétrie renforcent le lien avec le dehors. Au 1er étage, la terrasse d’où les clients peuvent apercevoir le lac au-delà de la place du Sechseläuten est un élément central qui confère de la visibilité au bâtiment. L’angle ouest en biseau répond à l’encorbellement du bâtiment voisin et oriente l’immeuble en direction de Bellevue. «L’horizontalité du volume constitue un défi pour la conception de la façade côté place», souligne Ingemar Vollenweider. Donner une dimension verticale au bâtiment par l’ajout d’avant-corps ne semblait pas approprié pour un immeuble commercial moderne. Les architectes ont cherché un autre moyen de structurer davantage la façade. En soulignant uniquement un poteau sur deux par un élément en béton, ils apportent une certaine générosité à la trame de la façade existante sans pour autant en détruire la structure. Les autres poteaux sont représentés dans la façade par un profilé en aluminium filigrane, en forme de croix. Des bandes horizontales en béton coulé sur place, légèrement ondulées, enserrent les éléments verticaux et confèrent une profondeur supplémentaire à la façade. Celle-ci combine la muralité des façades des bâtiments voisins à un nouveau mouvement et une nouvelle légèreté qui font écho à sa situation sur les rives du lac de Zurich. Sur la représentation de la façade réalisée dans le cadre des mandats d’étude, une inscription placée à la hauteur du 1er étage affiche le nom de «Grüner Heinrich». Jessenvollenweider Architektur introduit ici une référence à l’histoire du lieu: un café portant le même nom était hébergé dans le bâtiment précédent, démoli en 1971. Le titre du projet d’architecture fait cependant aussi référence au futur, puisque le vert sera la couleur qui distinguera la façade rénovée: les éléments préfabriqués en béton seront recouverts d’un agrégat verdâtre de granit d’Andeer et les allèges des fenêtres fabriquées en une pierre naturelle du Valais appelée vert de Salvan.

Plus qu’une façade

La façade donnant sur la place du Sechseläuten façonnera un jour l’image qui viendra se loger dans l’esprit des passants. Cependant, avec la transformation, la façade arrière gagne elle aussi en importance. Ici, les niveaux disposent de différentes extensions. Un avant-corps construit en 1983 agrandit les surfaces du 1er et du 2e étage. Deux cours sont découpées dans l’ossature métallique qui lui sert de base. Plusieurs terrasses végétalisées voient ainsi le jour: elles accentuent le lien entre les postes de travail des bureaux et leur environnement et offrent des espaces de pause attrayants. Car si les besoins des clients des grands magasins ont évolué ces dernières décennies, ceux du personnel des bureaux aussi. Quant aux deux terrasses qui s’étendent sur toute la longueur du bâtiment des deux côtés du dernier étage, elles se veulent discrètes. L’immeuble commercial transformé possède ainsi un grand nombre d’espaces extérieurs, une caractéristique insoupçonnée à un emplacement aussi central.

Coupe transversale: après la transformation, les niveaux supérieurs sont clairement séparés les uns des autres. Seuls les deux niveaux inférieurs sont reliés par un escalier roulant.
Plan du rez-de-chaussée: un escalier roulant conduit le public du rez-de-chaussée au premier sous-sol. Les niveaux supérieurs sont accessibles par deux cages d’escalier latérales.
Plan du 1er étage: une terrasse en façade assure une ouverture sur la rue et offre une vue dégagée sur la place du Sechseläuten et le lac de Zurich.
Plan du 2e étage: deux terrasses découpées dans l’avant-corps améliorent l’éclairement de l’étage de bureaux et invitent à une pause.

Jessenvollenweider Architektur

dont le siège est à Bâle a été fondé par Anna Jessen et Ingemar Vollenweider. En 1999, Sven Kowalewski les a rejoints en tant que troisième associé. Le bureau d’architecture s’est intéressé très tôt à la confrontation avec l’existant. Parmi les exemples récents: la transformation et l’extension du siège principal de la Banque cantonale de Zurich en 2015 ou encore la rénovation et l’extension de l’école Auen à Frauenfeld en 2020. Jessenvollenweider Architektur a également réalisé de nombreux bâtiments résidentiels, notamment quatre immeubles d’habitation au Schaffhauserrheinweg à Bâle en 2014. Le nouveau bâtiment pour l’Office bâlois de l’environnement et de l’énergie, qui fixe de nouveaux critères en matière d’efficacité énergétique, a été achevé en 2021. → jessenvollenweider.ch

Vers l'interview d'Ingemar Vollenweider

Dans l'interview « Nous devons trouver une voie suisse », Ingemar Vollenweider parle des expériences que lui et son bureau font avec le modèle de conception-construction pratiqué par Halter AG.

Cet article est publié dans l'édition imprimée KOMPLEX 2024. Vous pouvez commander ce numéro et d'autres gratuitement ici.

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