Un jardin en ville pour tous

Visualisation
Raumgleiter

Construire des lotissements homogènes pour une population homo- gène n’est pas la clé du succès si l’on veut créer une ville vivante. La planification du site vanBaerle à Münchenstein près de Bâle montre que l’on peut faire autrement. L’aménagement
de l’espace social et la biodiversité sont ici primordiaux dès le départ. L’objectif est de bâtir un quartier durable et vert avec un mélange de différents types de logements pour une structure de résidents hétérogène.

La piazza de la parcelle A doit devenir un lieu de vie dynamique. Les immeubles conçus par jessenvollenweider sont inspirés de l’architecture rési- dentielle milanaise d’Angelo Mangiarotti ou de Giovanni Muzio. En arrière-plan : les silos de la cimenterie Portland sur la Birsebene (Martin Burckhardt, 1962/63).
De généreux espaces verts aux qualités utili- taires variées caractérisent le nouveau quartier. Sur la parcelle C, un jardin vert doit être créé devant les deux rangées d’immeubles d’habitation de quatre niveaux conçus par HHF.

Münchenstein, une commune de Bâle-Campagne, partage le sort de nombreuses localités de l’agglomération: la proximité de la ville est à la fois un atout et un inconvénient. Un inconvénient parce que l’identité propre de la commune risque de se perdre en raison de la dynamique de croissance à la périphérie des métropoles, qui est difficilement contrô- lable. Et un atout parce que cette dynamique de croissance génère aussi de la prospérité. La pression de développement émanant de Bâle est particulièrement forte dans les communes voisines. Par sa situation frontalière, la cité rhénane ne peut en effet se développer que vers le sud.

Industrialisation et désindustrialisation

Mais Münchenstein n’est pas un lieu comme Binningen, qui, en raison de sa situation légèrement surélevée, est devenu un quartier de prédilection pour les villas et les maisons individuelles et donc un lieu de résidence pour les Bâlois plus aisés. Münchenstein doit son développement à la petite rivière de la Birse, sans oublier la ligne de chemin de fer Bâle-Delémont-Bienne, qui a favorisé l’implantation d’entreprises. Cela a entraîné une structure de développement hétérogène qui ne permet guère à Münchenstein d’être perçu comme formant une unité. En venant de Bâle, on arrive d’abord au Dreispitz, l’ancien site des entrepôts francs, dont une petite partie se trouve encore sur le territoire de la ville de Bâle et qui est trans formé progressivement. En 2003, le Schaulager, entrepôt d’œuvres d’art construit par Herzog & de Meuron, a été ouvert dans la par tie sud. Depuis lors, un autre pôle culturel s’est formé autour du campus de la FHNW au nord, et des plans plus récents prévoient une densification massive à l’extrémité nord du secteur logistique. A l’est du Dreispitz se trouve la Brüglinger Ebene avec ses parcs et ses installations de sport et de loisirs. Au sud de celle-ci se trouve le quartier de Neumünchenstein, développé principalement au XXe siècle, qui est séparé du centre historique par la Birse et la ligne de chemin de fer. De part et d’autre de la voie ferrée s’étend la zone artisanale de Gstad, qui se prolonge sans interruption jusqu’à la commune voisine d’Arlesheim.

Parmi les entreprises implantées de longue date dans ce secteur figure l’ancienne usine de savon vanBaerle, qui s’y est établie en 1898. En 2022, le groupe vanBaerle, qui se concentre désormais sur le segment des silicates, déménagera à Schweizerhalle. Les propriétaires ont déjà vendu le site en 2014 à Rietpark Immobilien AG, qui en a alors confié le développement à Halter AG. Cette démarche a été judicieuse : pendant que vanBaerle produisait encore sur ce site d’en viron 22 000 mètres carrés, les vérifications nécessaires ont pu être menées avec la commune et le canton. Enfin, en 2018, des mandats d’étude parallèles à deux degrés ont été organisés afin d’obtenir un concept architectural et paysager pour le site. La première phase (« Development ») portait sur un concept d’urbanisme global, tandis que la deuxième phase (« Design ») était axée sur la formulation conceptuelle et l’aménagement des parcelles.

Concours numérique

Cette procédure a attiré beaucoup d’attention parmi les professionnels, car Halter AG a décidé d’organiser le concours par voie entièrement numérique – sans présentation sous forme de plans en papier ni de maquettes en plâtre, comme cela se fait habituellement. Au lieu de cela, les huit cabinets d’architectes invités ont soumis leurs dossiers à Raumgleiter, une société spécialisée dans les visualisations, l’animation 3D et la réalité virtuelle, qui les a ensuite convertis en un modèle numérique. Pour les participants, il était inhabituel de confier leurs idées à une société externe avant le verdict du jury. Toutefois, ils avaient la possibilité de revérifier la version retravaillée entre-temps. La conséquence : une neutralisation absolue et une meilleure comparabilité, puisque les plans individualisés et les différentes manières de présenter les choses, qui peuvent avoir un effet décisif dans les réunions de jury, étaient hors de question dans ce cas.

L’expérience était à la fois insolite et passionnante, remarque rétrospectivement Simon Hartmann de HHF Architekten, et Anna Jessen de jessenvollenweider architektur parle de « comparaison brute et impitoyable ». Silvan Bohnet, responsable du projet chez Halter, est également conscient des difficultés inhérentes au projet pilote. Il considère sans conteste la concurrence numérique comme un modèle d’avenir, notamment en ce qui concerne la collecte intelligente de données la plus précoce possible, qui prépare les bâtiments à un examen numérique tout au long de leur cycle de vie dès le stade de projet. Mais il y a également un risque de surcharger les concours et de demander des données qui sont techniquement possibles mais non utiles. Enfin, il n’est pas toujours facile non plus pour les maîtres d’ouvrage de composer avec l’abstraction et la rigueur des modèles purement numériques. C’est pourquoi, pendant les délibérations du jury, les parti cipants ont également eu l’occasion de présenter leurs contributions en personne, afin d’exposer non seulement leur style, mais aussi leur réflexion et leur approche. En fait, il s’est avéré que tous avaient développé leurs concepts de manière assez conven tionnelle : avec des dessins, des références et des modèles physiques.

Espace libre et liens

Le grand avantage du concept architectural de jessenvollenweider de Bâle, qui a réussi à franchir la première étape, est la mise en lien de la zone de planification avec son environnement. Jusque-là, le site vanBaerle était une sorte d’îlot entre les voies du tramway et la ligne de chemin de fer. Or, les lignes de chemin de fer peuvent également être considérées comme des artères pour une future redynamisation : la gare de Münchenstein, d’où l’on peut rejoindre Bâle CFF en sept minutes seulement, se trouve à quelques centaines de mètres au nord. Si les choses se passent comme le canton l’a prévu, les quais pourraient être déplacés à l’avenir et se retrouver à proximité immédiate du site vanBaerle.

Conçu pour accueillir quelque 900 habitants, ce site présente une « masse critique » suffisante pour remplir une certaine fonction de centre dans le sud de Münchenstein. Toutefois, outre l’architecture, cela nécessite une mise en réseau avec les environs, à savoir avec le centre historique du village au nord-est, avec les immeubles d’habitation datant de la Gründerzeit au nord, avec la zone du Walzwerk au sud, qui a été réaffectée depuis quelques années et est devenue un lieu branché pour la scène créative, et enfin avec les rives de la Birse de l’autre côté de la voie ferrée à l’ouest, laquelle a une fonction de zone récréative de proximité. jessenvollenweider, en collaboration avec les architectes paysagistes Stauffer Rösch, a donc prévu différents espaces ouverts comme point de départ de son projet. Par conséquent, ce sont les surfaces entre les bâtiments et les parcelles qui assurent l’intégration dans la topographie urbaine.

Lauréat de la première étape du concours, le cabinet jessenvollenweider a été directement chargé de concevoir trois immeubles sur la parcelle A, qui entourent une piazza centrale au bord de la ligne de chemin de fer, ainsi qu’un kiosque, à côté duquel une passerelle pourrait enjamber les voies à l’avenir. Les projets gagnants pour les trois autres parcelles ont été déterminés dans le cadre d’un concours entre les autres par ticipants. GWJ Architektur de Berne a remporté le concours pour les quatre bâtiments de la parcelle D, qui sont décalés en hauteur et entourent une vaste cour intérieure et s’étendent en direction ouest-est entre la piazza et la ligne de tram. L’équipe bâloise de HHF, quant à elle, a réussi à s’imposer sur les autres parcelles. Sa rangée d’immeubles mitoyens de quatre niveaux s’étend parallèlement au groupe de bâtiments de GWJ sur la parcelle C et est scindée par une étroite ruelle en deux blocs de trois et quatre bâtiments, chacun comportant deux appartements par étage. Par ce passage, on peut rejoindre à pied ou à vélo un chemin d’accès situé à l’arrière. Les maisons Baumgartner construites à Bâle dans les années 1920 et 1930 et toujours très populaires aujourd’hui en raison de leurs plans généreux et de leurs espaces extérieurs ont constitué des références importantes lors de la conception. Le complexe de bâtiments de la parcelle B, l’annexe nord du site vanBaerle, parallèle à la voie ferrée, est également conçu par HHF et s’adresse à une autre clientèle. Ici, trois étages de logements pour étudiants sont prévus au-dessus d’un socle à usage commercial. L’accès se fait par des coursives, et les étages disposent de véran das vitrées continues donnant sur les voies.

Plan rez-de-chaussée : des usages publics sont prévus dans les grands immeubles conçus par jessenvollenweider autour de la piazza.
lan étage standard : une panoplie de types de logements différents est censée attirer différents groupes cibles, créant ainsi de la vie dans le quartier.
Coupe / élévation : les tours de 8, 12 et 15 niveaux sont conçues en terrasses vers le haut, ce qui permet de végétaliser les façades
Le plan montre la configuration de la zone de Gstad, au sud de Münchenstein, laquelle est divisée par la ligne de chemin de fer. Le site vanBaerle, avec ses bâtiments individuels et en rangée, se situe entre la zone du Walzwerk au sud et un quartier résidentiel à dimensions restreintes de la fin du XIXe siècle au nord. Les couleurs sur le plan indiquent les bâtiments des cabinets d’architecture partici- pants : le vert-olive correspond à jessenvollenweider, le beige à HHF, le bleu-gris à GWJ.

Espace social et biodiversité

Les différents concepts de construction et typologies de logement montrent que des groupes cibles très variés sont abordés. C’est dans l’intérêt de la commune, qui sou haite dynamiser le site, mais aussi du maître d’ouvrage, qui s’engage en faveur d’une diversité d’offres. L’aménagement de l’espace social est un mot clé important lorsque l’on discute avec Silvan Bohnet. Différents types de logements s’adressent à différentes personnes, et si l’on veut obtenir un quar tier vivant, il faut veiller à ce qu’il soit mixte. Dans cette optique, le site vanBaerle comprendra des copropriétés, des appartements locatifs et des logements coopératifs, des espaces de cotravail, des PME et des restaurants.

L’objectif est de parvenir à une structure de propriétaires la plus hétérogène possible, comme c’est le cas dans les villes qui se sont développées naturellement. A l’avenir, l’argument du meilleur prix ne sera plus le seul facteur décisif lors d’un investisse- ment dans l’immobilier, explique Silvan Bohnet. Un environnement où il fait bon vivre devient de plus en plus important, sur- tout au vu des effets toujours plus marqués du changement climatique. C’est pourquoi le thème des espaces libres et verts a été dès le début d’une importance capitale pour le développement du site vanBaerle.

Tout comme jessenvollenweider, les deux autres cabinets d’architecture ont également collaboré avec des architectes paysagistes – GWJ avec David Bossard de Berne, HHF avec Bryum de Bâle – et les considérations ne se limitent pas à la conception différenciée des espaces extérieurs, qui doivent offrir des qualités de vie différentes selon qu’il s’agit d’une place, d’une cour intérieure, d’une ruelle ou d’un jardin. La biodiversité en termes de sélection des plantes, de toits végétalisés et de jardinage urbain constitue un autre élément important. Comme le montrent les visualisations des bâtiments conçus par jessenvollenweider, les grands immeubles devront notamment être dotés de façades végétalisées. Ils devront toutefois l’être sans systèmes de plantation et d’irrigation coûteux et discutables, comme ceux qui caractérisent les tours Bosco Verticale de Stefano Boeri à Milan, dont on a beaucoup parlé et qui ont depuis été largement imités – y compris en Suisse. Dans la plupart des secteurs du site vanBaerle, ce sont les habitants eux-mêmes qui s’occupe ront de la plantation, sans l’aide de systèmes automatisés qui s’interposent entre l’homme et la nature.

Des réactions positives

Des changements de plans mineurs ont eu lieu dans l’intervalle. Par exemple, en face du bloc résidentiel de HHF sur la parcelle B, une rangée de maisons existante sera conser vée et complétée au sud par un nouveau bâti- ment semblable au style des édifices de la Gründerzeit. La modification de la disposition des grands immeubles sur la parcelle A en raison de la réglementation cantonale (droit de construction rapprochée) constitue un changement plus frappant. D’une hauteur de 47 mètres, l’immeuble d’habitation le plus élevé n’est plus situé à la limite sud du site, mais au centre, ce qui conduit à une configuration qui tend à être symétrique.

Le processus de participation publique s’est achevé fin novembre 2020, et un plan de quartier est désormais disponible. Lors de l’assemblée communale du 22 mars 2021, celui-ci a été accepté à une grande majorité. Si tout se passe comme prévu, rien n’empêchera le démarrage des travaux de construction en 2023. Et d’ici 2027, le sud de Münchenstein devrait posséder un nouveau centre.

Derrière le long bloc de logements pour étudiants de HHF se trouvent les trois immeubles conçus par jessenvollenweider. A l’avenir, la traversée des voies sera facilitée par une passerelle.

jessenvollenweider

Le cabinet d’architecture d’Anna Jessen et d’Ingemar Vollenweider est installé à Bâle depuis 1999. Parmi leurs projets les plus connus, citons le centre administratif Oberer Graben à Saint-Gall, le lotissement résidentiel Schaffhauserrheinweg à Bâle, la transformation du siège de la Banque cantonale de Zurich et l’aménagement d’une cour dans le quartier de Wettstein à Bâle. En plus de leur travail d’architectes, les fondateurs sont depuis longtemps impliqués dans l’enseignement : Ingemar Vollenweider d’abord à Kaiserslautern, Anna Jessen à Darmstadt. Depuis 2017, cette dernière dirige l’ArchitekturWerkstatt de Saint-Gall, qu’elle a contribué à mettre en place. Leur expérience théorique et pratique des questions d’urbanisme a entraîné la nomination de Jessen et Vollenweider à la chaire d’urbanisme de l’Université de Dortmund à partir du semestre d’hiver 2018/19.
www.jessenvollenweider.ch

GWJ Architektur

GWJ a été fondé collectivement à Berne en 1989. En ce moment, une cinquantaine de personnes travaillent au bureau principal de Berne ainsi qu’à Zurich. Eva Herren, Christian Lasser et Donat Senn composent actuellement l’équipe de direction. Dans leur travail quotidien au service d’une architecture de qualité, les architectes se concentrent sur deux éléments qui doivent toujours être pris en compte et harmonisés de la même manière : les besoins et les souhaits des individus pour lesquels le bâtiment est réalisé, et la responsabilité envers l’espace de vie de la société dans laquelle il est construit. La planification architecturale et urbanistique intégrale ainsi que le conseil aux comités externes de planification, de construction, de conception et d’évaluation font partie des compétences et des services du cabinet.
www.gwj.ch

HHF Architekten

Ce cabinet d’architecture a été fondé à Bâle en 2003 par Tilo Herlach, Simon Hartmann et Simon Frommenwiler. HHF s’est d’abord fait connaître par une série de projets internationaux comme la Ruta del Peregrino au Mexique et sa collaboration avec l’artiste Ai Weiwei. Depuis, l’équipe intervient également de plus en plus en Suisse. L’éventail des travaux va de l’urbanisme aux bâtiments de grande envergure tels que les centres commerciaux, les musées et les hôtels, en passant par les extensions résidentielles de luxe et l’architecture intérieure. Les partenaires sont également impliqués dans l’enseigne- ment, par exemple à la MIT School of Architecture and Planning, à la Yale School of Architecture, au Karlsruher Institut für Technologie (KIT) et à la Harvard Graduate School of Design.
www.hhf.ch

Cet article est publié dans l'édition imprimée KOMPLEX 2021. Vous pouvez commander ce numéro et d'autres gratuitement ici.

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