L'homme qui veut changer le monde

Texte
Carson Chan
Photo
Stephen Voss

Bjarke Ingels – le très médiatique ambassadeur de la culture danoise – réfute l’idée largement répandue selon laquelle morale et plaisir s’excluent l’une l’autre. Agé de 42 ans, le fondateur du bureau d’architecture Bjarke Ingels Group (BIG), qui développe des projets dans le monde entier, lève le voile sur son approche fascinante de son métier. Tentative de cerner le personnage...

L’architecte danois a fondé son bureau BIG à Copenhague en 2005. Depuis, il est devenu une star aux Etats-Unis également.

Ce qui distingue Bjarke Ingels de la plupart de ses collègues, c’est son aptitude à captiver le public. Qu’il s’agisse de raconter comment il a embarqué la Petite Sirène de Copenhague pour l’Expo 2010 à Shanghai, comment il construit une piste de ski sur le toit d’un incinérateur de déchets produisant de l’énergie ou encore comment son projet de Dryline va rendre la vie quotidienne des New-Yorkais plus agréable et plus sûre. Et comme lui-même croit dur comme fer à ce qu’il dit, ses auditeurs se laissent à leur tour emporter dans son univers. Ses certitudes balaient tous les doutes et désamorcent toute pointe de cynisme. Bjarke Ingels ne persuade pas, il explique. Par des présentations live avec vidéos, BD, diagrammes, textes, dessins, images de synthèse. Et chaque fois, sa rhétorique nous conduit à la conclusion qu’il souhaite. Si des mots peuvent changer le monde, alors dans quel monde vivons-nous? Un monde en péril, dont nous avons modifié la structure géologique et chimique. L’architecture peut-elle fournir une réponse au problème? Pour Bjarke Ingels, il n’y a aucun doute.

Komplex: Lorsque vous abordez un projet, qu’est-ce qui vient en premier: le récit ou l’esquisse?

Bjarke Ingels: C’est comme l’histoire de l’œuf et de la poule. Les deux se développent ensemble. L’architecture consiste à observer le monde tel qu’il est et à trouver comment le modifier. Elle doit rendre notre environnement plus intéressant, plus passionnant, plus amusant ou plus fonctionnel. Mais dès qu’un projet est terminé, la réalité se présente différemment encore – l’architecture a le pouvoir de changer le monde. Chaque fois, nous commençons par analyser la situation, identifier les points faibles, déceler les synergies et les potentiels dormants qui pourraient être exploités. Ce travail constitue la narration. Chaque étape de l’esquisse est ensuite alignée sur cette narration. Nous voyons ainsi si nous faisons ce que nous avons dit, si nous traitons les problèmes détectés, si nous apportons des réponses aux questions posées. A la fin, nous n’avons plus qu’à raconter l’histoire jusqu’au bout.

Une histoire peut avoir beaucoup d’effet. Permet-elle de conduire un projet dans la direction voulue?

Bien sûr. Le problème que je constate dans de nombreuses présentations d’architecture, c’est que le dessin et la narration sont totalement distincts l’un de l’autre. Leurs auteurs passent des heures à parler philosophie, mais on n’en trouve pas trace dans le projet. Chez nous, les deux vont de pair: le projet doit être l’illustration de la narration.

La rhétorique peut-elle expliquer l’architecture, la manière dont un bâtiment fonctionne, ou sert-elle juste à convaincre le client?

Le récit n’est pas inventé après coup. Ce n’est pas un argument de vente. C’est l’ADN du projet, et la narration explique les fondements de celui-ci.

L’exposition Hot to Cold: An Odyssey of Architectural Adaptation au National Building Museum de Washington D. C. présentait vos oeuvres dans le contexte de l’écologie. Faisant écho à l’exposition de Bernard Rudofsky Architecture Without Architects au MoMA, vous lanciez le slogan «Engineering Without Engines». Nous avons tous assisté à l’échec de l’architecture verte, qui proposait une solution partielle à un problème systémique. En quoi «Engineering Without Engines» est-il différent?

Les certifications ou les écolabels importent peu. Ce qui nous intéresse, c’est d’apporter des réponses à des questions cruciales de notre environnement. Le modernisme s’est passionné pour la technique – lumière électrique, chauffage central, fenêtres isolantes, ventilation, climatisation, domotique. Ces acquis nous ont affranchis de l’environnement. Les machines ont permis de construire comme on voulait, au point que l’architecture a perdu son rôle. Avec des formes dénuées de fonction réelle, l’architecture est devenue de plus en plus ennuyeuse: une coquille vide, où seul bat le cœur des machines. Le postmodernisme a changé les choses, permettant d’imaginer des formes inédites qui allaient rendre le tout à nouveau passionnant. Au lieu de voir dans la durabilité une réponse à la crise climatique et de tranquilliser notre conscience avec un système de certification LEED, pourquoi ne pas intégrer cette thématique dans le corps même des bâtiments? Pourquoi ne pas compenser notre dépendance aux machines, qui rend nos constructions si pauvres, en assumant nos responsabilités environnementales au travers de la géométrie du bâtiment ou de l’orientation du volume? Le gratte-ciel que nous venons de construire à Shenzhen possède une enveloppe qui évoque une robe d’Issey Miyake. Mais celle-ci fait partie intégrante de la narration du bâtiment puisqu’elle réduit de 30% le refroidissement nécessaire.

L’architecture peut être vue comme la reprogrammation de matières premières selon un mode intelligent et sensé.
Le secteur de la construction, avec l’extraction de minerai de fer et la production de ciment, est l’un des plus néfastes pour l’environnement. Si les architectes se souciaient réellement d’écologie, ils devraient arrêter de bâtir.

Je ne crois pas. Lorsqu’on regarde le film The Revenant, on réalise quelle chance on a d’avoir des bâtiments. L’architecture, c’est le prolongement humain de l’environnement. Si ce prolongement est intelligent, il n’y a aucun problème. Il n’y a rien de mal à utiliser de l’énergie ou à transformer des matières premières. La Terre elle-même le fait tout le temps: les mouvements tectoniques, les coulées de lave, la sédimentation, l’érosion, les eaux qui rongent les falaises, la pierre qui devient sable. Les arbres croissent grâce à l’énergie du soleil et aux nutriments puisés dans le sol. L’architecture peut être vue comme la reprogrammation de matières premières selon un mode intelligent et sensé.

On dirait que vous décrivez l’anthropocène, qui voit l’humain comme le concepteur de l’univers naturel. Je me demande si c’est vraiment un bon modèle pour définir notre place. Dans son livre Thinking Like a Mall paru en 2015, le philosophe Steven Vogel détourne le mot d’Aldo Leopold qui, en 1949 déjà, nous demandait de penser comme une montagne, de ne pas voir le monde avec nos yeux d’humains. Dans son livre, Vogel montre que même les castors d’Amérique du Nord ont un impact sur l’évolution géologique. Avant qu’ils aient presque disparu, ils modifiaient le cours des fleuves avec leurs barrages et transformaient le paysage. Pourquoi ne pas nous considérer comme un élément du système plutôt que de nous voir au sommet de la chaîne alimentaire?

Oui, les êtres humains font partie de l’écosystème. Mais nous devons aussi nous considérer comme ses gardiens, car nous construisons bien plus vite et plus grand que les castors. Je crois que c’est Spiderman qui a dit: «Lorsqu’on a beaucoup de pouvoir, on a beaucoup de responsabilités.» En Suisse, par exemple, l’homme construit des passerelles pour les animaux sauvages. L’anthropocène n’est pas une position idéologique, mais un diagnostic.

Qui se fonde sur une idéologie très anthropocentrique.

Non, elle considère les forces qui ont le plus d’influence sur notre planète. L’anthropocène constate précisément que l’extraction, la construction de barrages, la combustion des énergies fossiles, la construction des routes, l’agriculture intensive et la destruction de nos forêts sont de puissantes forces géologiques sur notre planète.

Les architectes ne peuvent toutefois traiter ces problèmes systémiques qu’au coup par coup, projet après projet.

Les habitations grecques ou yéménites naturellement fraîches que Bernard Rudofsky cite comme des exemples d’architecture sans architecte ont toutes été construites à la même époque. L’expérience acquise avec un bâtiment a permis d’améliorer le suivant. Petit à petit sont apparus des villages présentant une certaine intelligence, fruit de connaissances empiriques. Chez BIG, nous avons inventé la notion de pragmatic utopianism – l’idée selon laquelle chacun de nos projets améliore un peu le monde, chaque projet urbain nous rapproche de la ville idéale. Beaucoup pensent qu’il faut concrétiser les utopies de manière universelle. Ce ne sera jamais le cas. Mais si on admet qu’une ville est le résultat d’une succession d’efforts, alors on peut progresser pas à pas. C’est une tâche permanente.

Voulez-vous être un exemple?

Oui. Il n’y a rien de plus puissant qu’une architecture bien pensée.

Dans Extrastatecraft: The Power of Infrastructure Space, Keller Easterling prétend que les infrastructures que nous avons construites autour de nous forment des entités propres. Le système bancaire, le système sanitaire, les prescriptions en matière de construction, les règlementations relatives aux plans de zone, les protocoles Internet. Les formes de résistance traditionnelles – comme David contre Goliath – n’ont plus cours. Vous avez récemment affirmé qu’il est important d’identifier les vrais décideurs lorsqu’on veut induire le changement. Que voulez-vous dire?

J’utilise volontiers le mot worldcraft pour évoquer le potentiel de l’architecture. Cette discipline n’a pas seulement la possibilité fictive de créer un monde nouveau, elle peut le faire réellement et provoquer ainsi le changement. L’architecture, c’est plus qu’une étude de projet, c’est un manifeste. Il est important de se faire connaître du public, mais il est plus important encore de montrer aux décideurs les choix qui s’offrent à eux. Notre incinérateur de déchets à Copenhague en est un excellent exemple. Nous avons prévu d’y aménager une piste de ski sur le toit, parce qu’il y a beaucoup de neige à Copenhague l’hiver. Notre projet de Dryline, un mur en forme de U devant Lower Mahnattan, prouve que les mesures de protection contre la hausse du niveau de la mer ne sont pas du ressort des ingénieurs. Une infrastructure d’envergure ne doit pas forcément être une horreur à la Robert Moses: elle peut constituer une valeur ajoutée fascinante et réfléchie pour un site donné – et rendre ce lieu encore plus sûr. J’aime à penser que l’époque des fronts politiques figés est révolue. L’architecture a la capacité de réconcilier les deux tendances et de les combiner pour donner des formes mixtes, ni rouges ni bleues, ni libérales ni conservatrices, ni démocrates ni républicaines. Il s’agit d’adopter une position qui s’inspire des deux tendances et qui convient aux deux.

Le mot worldcraft rappelle votre fascination pour les jeux vidéo et pour leur capacité créatrice. Vous parlez de transformer des villes, de créer de nouveaux mondes. Si vous voyez les architectes comme les créateurs de mondes nouveaux, votre opinion politique est assez importante.

J’aime la notion de «libéralisme social». L’architecture doit permettre à des êtres de toutes cultures et toutes origines démographiques de vivre ensemble dans un espace limité. Il s’agit de maximiser son potentiel pour chacun, sans restreindre les autres. Idéalement, le système de santé et l’éducation devraient être gratuits pour tous. Les assurances sociales veilleraient à ce que personne n’ait faim et que chacun ait une place pour vivre. Personne ne devrait être imposé trop fortement et voir l’argent durement gagné lui être subtilisé. Il faut promouvoir l’initiative et le goût d’entreprendre et garantir un maximum de liberté, tout en assurant la sécurité de tous.

Il ne faut pas suivre une tendance uniquement parce qu’elle est dans l’air du temps.
Votre enthousiasme pour Minecraft me fait penser à l’adaptation que fait Rem Koolhaas de la méthode paranoïaque-critique de Salvador Dalí, qui veut réveiller un monde fatigué en présentant et répétant des faits irrationnels jusqu’à ce qu’un jour ils deviennent vrais. La sciencefiction est fascinante mais peut aussi être inquiétante. Le DDT a longtemps été vu comme le produit miracle, capable d’éliminer tous les maux, jusqu’à ce qu’on réalise qu’il anéantissait aussi tout le reste. Les CFC refroidissent nos maisons, mais détruisent l’atmosphère. A qui ou à quoi pouvons-nous encore faire confiance aujourd’hui? Où puiser notre force pour créer quelque chose de nouveau?

Imaginez un funambule sur sa corde: il déplace constamment le poids de son corps pour trouver l’équilibre. On ne peut pas garder l’équilibre si l’on reste statique. En matière d’alimentation, nous n’avons pas encore trouvé la voie idéale: beaucoup disent que le régime végétarien est le meilleur, d’autres qu’il ne faut manger que de la viande et d’autres enfin que tous les hydrates de carbone sont néfastes. Il ne faut pas suivre une tendance uniquement parce qu’elle est dans l’air du temps. Faut-il diaboliser la climatisation? Non, car elle permet d’habiter dans des lieux qui seraient inhabitables. Mais il est absurde de refroidir à 18 degrés d’immenses centres commerciaux à Dubaï.

La recherche sur le climat est une science qui repose en grande partie sur des modèles. On exploite des données pour comprendre le monde de demain. Les architectes aussi sont habitués à créer des modèles. Ils projettent dans le réel quelque chose d’incertain. Viventils dans le conditionnel, comme les chercheurs en climatologie?

Dernièrement, j’ai beaucoup réfléchi à la religion, sans pouvoir saisir quelles formes elle prendra dans le futur. La religion et le clash des cultures provoquent tant de drames dans notre monde. Simultanément, dans des parties privilégiées de ce monde, on assiste à un regain de spiritualité – qui exerce une fonction sociale, à laquelle les grandes Eglises ont renoncé. Nietzsche dirait que les gens préfèrent une fiction populaire à une réalité moins avantageuse. J’aimerais bien passer un peu de temps à réfléchir à la religion, tenter de comprendre ses développements et quelles formes elle pourrait prendre aujourd’hui.

La religion est-elle importante pour notre société?

Bien sûr. La religion préserve notre humanité.

Cet article est publié dans l'édition imprimée KOMPLEX 2017. Vous pouvez commander ce numéro et d'autres gratuitement ici.

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